À Agen, les difficultés de mobilité
des personnes en situation de
handicap
Des trottoirs trop étroits, des routes cabossées, des arrêts de bus impossibles à prendre… Se déplacer dans les rues d’Agen représente souvent une épreuve pour les personnes en situation de handicap, et plus globalement pour toutes celles à mobilité réduite.
Circuler en centre-ville relève d’un parcours du combattant pour Laurence Terret. / Photo TM
Laurence Terret habite depuis 2011 dans le quartier Rodrigues. Pour se rendre en centre-ville, elle doit emprunter des rues plus ou moins étroites et cabossées. Jusqu’en 2019, ces détails semblaient anecdotiques. Mais une amputation de la jambe droite « à cause du diabète » la contraint à parcourir les rues d’Agen en fauteuil roulant. « J’ai eu ce fauteuil électrique en 2020 et ça m’a permis de retrouver plus ou moins d’autonomie. J’en ai un « classique » dont je ne me sers que lorsqu’il y a quelqu’un pour me pousser. Avec les bosses et les creux sur la route, il faudrait avoir une force surhumaine pour faire plusieurs mètres », souligne-t-elle.
La femme de 61 ans fait partie des 74 % des personnes en situation de handicap insatisfaites de l’accessibilité de la voirie en France, selon une enquête publiée en 2020 par l’Ifop avec APF France handicap. Et Agen semble particulièrement concerné par ce sujet. « Si la ville est adaptée ? La réponse est non », juge d’entrée Gilles Ricordel, représentant départemental et régional de l’association fondée en 1933.
« On est un peu obligé de faire du gymkhana »
Les trottoirs représentent le principal problème rencontré par les personnes en situation de handicap. Nombre d’entre eux sont trop étroits, trop hauts ou trop inclinés pour favoriser la circulation des fauteuils roulants. « Tous les trottoirs qui ne font pas au minimum 1,20 mètre de largeur sont difficiles d’accès », rappelle-t-il. Dans le cas contraire, la route et les pistes cyclables représentent la dernière option pour se déplacer. Mais le danger n’en est pas moins grand.
« Dans la rue Paganel par exemple, je dois rouler sur la route qui est toute défoncée. On est un peu obligé de faire du gymkhana (course d’obstacles au parcours compliqué, ndlr) », compare Laurence Terret. « Ça peut être dangereux, sachant qu’un fauteuil roulant électrique à 6 km/h n’a pas la même vitesse qu’une voiture à 50 km/h », soutient Gilles Ricordel.
La répartition des places PMR questionnée
« Sur certaines voies, je dois descendre à un ou deux arrêts après là où je veux descendre parce qu’il n’y a pas de trottoirs pour tenir la rampe d’accès. Je prends souvent la ligne 7 qui est plutôt bien aménagée, mais ce n’est pas le cas de toutes », constate l’Agenaise.
Dans un arrêté du 20 avril 2017, la législation impose que « les places adaptées destinées à l’usage [des personnes à mobilité réduite] représentent au minimum 2 % du nombre total de places prévues pour le public ». Même si ce taux est respecté, reste la question de sa bonne répartition. « Devant les locaux d’APF France handicap, plusieurs personnes sont susceptibles de se garer alors qu’il n’y a qu’une place. C’est pour ça aussi que de jeunes personnes en situation de handicap quittent des villes comme Agen pour aller à Bordeaux ou Toulouse parce qu’il y a beaucoup moins de problèmes. C’est juste de l’inclusivité, mais on avance à pas de fourmis », regrette Gilles Ricordel.
« On s’adapte systématiquement »
« Partout où on peut, la mairie fait toujours le nécessaire pour que les personnes en situation de handicap ne soient pas laissées. Pour les places de stationnement réservées aux personnes à mobilités réduites (PMR), on essaie de les répartir en fonction des besoins. Si une personne nous contacte en décrivant sa situation, on s’adapte systématiquement. On regarde les places qui ne sont
pas occupées. Dans ce cas, on les déplace là où elles sont utiles », assure Nicolas Benatti, adjoint au maire d’Agen en charge des nouvelles mobilités, de l’accessibilité et du handicap.
Car la question de l’accessibilité concerne non seulement les personnes en situation de handicap moteur, mais aussi les autres types de handicap et toutes les personnes à mobilité réduite. « Ça peut être des parents avec des poussettes, des personnes âgées qui sont obligées de marcher avec une canne… », remarque Laurence Terret.
Téo Munch
L’accessibilité, une question qui
taraude les élus de la cité Jasmin
Ces dernières années, des aménagements ont été réalisés pour tenter de rendre la ville
accessible aux personnes en situation de
handicap, notamment celles en fauteuil roulant. Mais, selon la municipalité, quelques contraintes limitent le champ d’action.
On peut trouver dans les rues d’Agen des zones réservées au stationnement pour handicapés. Mais cela est-il suffisant ? / Photo illustration
« Partout où on peut, la mairie fait toujours le nécessaire pour que les personnes en situation de handicap ne soient pas laissées de côté », assure Nicolas Benatti. L’adjoint au maire d’Agen en charge des nouvelles mobilités, de l’accessibilité et du handicap s’appuie sur plusieurs exemples : la passerelle Michel-Serres est équipée depuis 2023 de deux ascenseurs, l’avenue Jean-Jaurès dissocie maintenant les trottoirs des pistes cyclables, la place Jasmin dispose de passages piétons à hauteur des trottoirs…
Des réseaux souterrains trop denses
Mais selon plusieurs associations, ces avancées ne sont pas suffisantes. « Agen est une vieille ville, il est évident qu’on ne peut pas refaire toutes les rues et toutes les routes. Mais quand c’est le cas, les élus ne pensent pas assez à l’accessibilité. On nous dit que ça coûte cher, mais la première loi d’accessibilité date de 1975. Dans plusieurs villes, des trottoirs ont été refaits mais ils ne sont pas aux normes. On demande juste que la loi de 2005 soit appliquée », estime Gilles Ricordel, représentant départemental et régional d’AFP France handicap.
De son côté, la municipalité indique faire face à plusieurs contraintes. D’abord, certains réseaux souterrains (eau pluviale, électricité, téléphonie…) sont diciles à déplacer. Ainsi, la voirie ne peut être descendue. « La pente doit être assez inclinée, au risque de provoquer les inondations qu’on a eu ces dernières années. À chaque fois que les services m’ont répondu défavorablement pour un aménagement, le réseau souterrain était trop important et dense. Et certains trottoirs ont principalement une fonction de retenue d’eau », constate l’élu.
« On essaie de trouver un juste milieu entre les intérêts de chacun »
« Si on élargit les trottoirs pour permettre à un fauteuil roulant de passer, on n’a plus la place de faire passer les voitures. Et s’il n’y a plus de voitures, il n’y a plus d’accès aux riverains de ces rues », poursuit Nicolas Benatti. Ce dilemme résonne avec celui du pont de Camélat, dont la pente dépasse les 4 % réglementaires : « Parfois, la topographie ne permet pas de réaliser un ouvrage qui prenne en compte l’adaptabilité. L’intérêt commun du Pont de Camélat (contournement de la ville et rapidité d’accès à Villeneuve-sur-Lot) est-il supérieur au fait qu’il soit accessible ? C’est une question qu’on peut se poser, mais on essaie de trouver un juste milieu entre les intérêts de tous ».
Les autres types de handicap (sensoriel, mental, cognitif et psychique) sont également touchés par la question de l’accessibilité. « Par exemple, les personnes atteintes d’Alzheimer ont un problème de vertige quand on utilise le blanc et le noir. La question des passages piétons se posait. Le Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement, NDLR) indique qu’un passage piéton doit être fait dans ces couleurs là. Comment on fait ? » Autant de questions auxquelles la mairie tente de trouver des réponses.
Téo Munch
Mobilité des personnes en situation de handicap : des solutions existent-elles ?
À Agen et partout en France, des associations veillent à ce que les différentes lois d’accessibilité pour les personnes en situation de handicap soient respectées. Elles estiment pourtant que leur voix n’est pas assez entendue.
Plusieurs lois ont tenté depuis 50 ans de favoriser la mobilité des personnes en situation de handicap. / Photo Les ostéopathes de Villeneuve-Tolosane
En cinquante ans, plusieurs lois ont tenté de développer l’accessibilité des personnes en situation de handicap partout en France. « Les dispositions architecturales et aménagements des locaux d’habitation et des installations ouvertes au public doivent être […] accessibles aux personnes handicapées », disait la loi de 1975. « La chaîne du déplacement (cadre bâti, voirie, aménagements des espaces publics, systèmes de transport) est organisée pour permettre son accessibilité aux personnes handicapées ou à mobilité réduite », imposait celle de 2005.
Selon plusieurs associations, des efforts doivent être faits pour respecter la législation, notamment à Agen. « Par exemple, pour les nouveaux points d’apport volontaires (PAV), il faut ouvrir quelque chose au-dessus de sa tête quand on est sur un fauteuil. On ne peut pas les approcher, et il faut porter un sac-poubelle sur ces genoux sur une centaine de mètres. Ne pourrait-on pas inventer un système de ramassage juste pour ces personnes handicapées, âgées ou dépendantes ? », s’interroge Gilles Ricordel, représentant départemental et régional d’AFP France handicap. « Ce n’est pas un sujet qui a été évoqué. Je vais en parler au conseil municipal avec mes collègues », a indiqué Nicolas Benatti, adjoint au maire en charge des nouvelles mobilités, de l’accessibilité et du handicap.
Une mobilisation le 15 mai à Paris
APF France handicap tente depuis plusieurs années d’apporter des solutions pour rendre la ville plus accessible aux personnes en situation de handicap. En 2021, l’association évoquait l’instauration d’une guide recensant les commerces accessibles. « C’est tombé à l’eau. On est allé voir l’agence du commerce et la mairie mais si on ne fait pas cette démarche, ça n’avance pas. À chaque fois qu’on a des idées, on nous reçoit en nous disant que c’est bien. Mais il faut que ça soit nous qui devons poser les stickers, aller voir les commerçants… »
« C’est quelque chose qu’on peut mettre en place, ce n’est pas compliqué. Globalement, les commerçants font leur travail. Plusieurs d’entre eux ont fait de gros investissements pour être accessibles en achetant des rampes, des sonnettes à l’extérieur… Quand on m’a signalé qu’un commerçant ne respectait pas ces règles, je lui ai écrit systématiquement », insiste l’élu. Le 15 mai prochain, APF France handicap appelle à une mobilisation dans les rues de Paris pour revendiquer plus d’accessibilité : « Le 15 mai, on va manifester pour dire qu’on en a marre ». Et faire entendre un peu plus sa voix.
Téo Munch








